chapitre 4.

Les violettes au bord de la fenêtre.

©Capucine Laroche

En allant me chercher un autre café, je remarquais une trace de rouge à lèvre sur le miroir de l’entrée. Cette manie qu’elle avait de toujours mettre du rouge sur ses lèvres et d’embrasser le miroir avant de sortir…

 

- Comme ça, quand je pars tôt le matin, tu n’as qu’à te coller à l’empreinte et c’est comme si je t’embrassais pour te souhaiter une bonne journée. 

 

Elle avait réponse à tout, c’était certain. Je n’avais pas eu le temps d’approcher mes lèvres du miroir que j’entendais déjà les clés dans la serrure.

 

- Tu veux la suite de mon histoire ?

 

Elle déballait les trois courses (dont du dentifrice) qu’elle avait faites tout en poursuivant son récit. Ses mots s’envolaient dans mon esprit, ils se mélangeaient aux images que mon cerveau créait à toute vitesse pour donner une forme à cette maison, un visage à cette grand-mère, une voix à cette jeune fille. Les histoires qu’elles racontaient prenaient toujours vie dans l’esprit de celui qui l’écoutait. Et à mon tour, j’étais emporté par les images qui se déployaient à cause de ses paroles : les pierres dont la température envahissait la maison ou les effluves de biscuits tout juste sortis du four s’accaparaient de mon esprit et mon corps en était désormais pleinement imprégné.

 

Jusqu’au paillasson de la maison, la jeune fille serrait la main de sa grand-mère. Elle ne la lâchait qu’une fois la porte fermée derrière elles. Dans la maison, elles s’installaient paisiblement, chacune dans une chambre – des chambres mitoyennes, qui communiquaient par une petite fenêtre. Se préparant, elles marmonnaient en chœur une chanson d’Alain Souchon qui les faisait beaucoup rire. Une grande complicité les unissait. Après s’être chanté l’une à l’autre une berceuse qu’elles chérissaient, elles s’endormirent, pressées de se retrouver le lendemain matin.

 

Elles se retrouvaient dans un rêve commun, souvent le même d’ailleurs : dans un grand jardin, elles ramassaient des morceaux de bois pour faire un feu, tombant sur quelques jolies fleurs, qu’elles cueillaient alors pour les mettre dans un vase, toujours le même, celui qu’on avait offert à la grand-mère lors d’un retour de voyage en Asie. La jeune fille appréciait grandement ce délicieux moment évanescent, qui s’estompait tout le temps au moment où la grand-mère lui apprenait le nom de ces fleurs, des violettes…

 

Cependant, cette nuit-là, le rêve ne se termina pas comme d’habitude. Au moment de rentrer avec le petit bois, elles furent attaquées par une créature mi-homme mi-serpent.

 

Le voilà, avais-je alors pensé. D’ailleurs, elle s’arrêta dans son récit à nouveau. Elle voulait s’attarder plus longuement sur la petite fenêtre qui séparait les deux chambres.

 

Elle m’avait déjà parlé d’une petite fenêtre, elle avait un truc avec les fenêtres. Je n’ai jamais vraiment compris ce qu’une fenêtre pouvait lui faire… J’avais eu des cours d’histoire de l’art pendant mon année d’architecture mais une fenêtre restait pour moi un trou par lequel passe la lumière du jour.

 

- C’est beaucoup plus que ça !

 

Elle avait développé son explication durant de longues minutes – minutes durant lesquelles je dois avouer, je n’avais rien écouté donc rien retenu – et jamais nous n’avions reparlé de ce sujet qui semblait si sensible pour elle. Maintenant qu’une fenêtre apparaissait dans une histoire avec sa grand-mère, je commençais à me dire qu’il y avait peut-être un lien sentimental derrière cet objet si banal.

 

Elle me raconta que sa grand-mère se levait toujours très tôt le dimanche matin pour aller au marché, la laissant seule dans la maison pendant plusieurs heures. Avant de partir, elle y déposait quelques fleurs et elle écrivait un petit mot au rouge à lèvre ou au crayon noir sur cette fenêtre : le temps de lire tout le petit mot, la grand-mère était toujours de retour. Plus elle grandissait, plus le mot s’allongeait.

 

Le bisou sur le miroir ! J’avais à nouveau pensé à voix haute, et comme cela faisait déjà plus d’une fois que je l’interrompais, elle a abrégé son flashback.

 

Elle finissait en évoquant Baudelaire ; j’avais retenu les quelques mots d’un poème qu’elle adorait :

 

« Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.

Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ? »

 

Je compris alors que la créature était du même genre que celles des contes : un intermédiaire qui allait aider celles et ceux qui la croisait à passer dans une autre ère.

numéro 4 de l'imagineur