après nous, le déluge

©Ambre Bouillot

Ce n’était pas la première fois que retentissait aux informations le nom tristement célèbre du village de Pik-le-bois. A vrai dire, il était devenu pratique courante d’employer l’expression « Tu viens de Pik ?» lorsqu’il s’agissait de moquer la tendance pathologique d’une personne à s’attirer des ennuis.  

 

Cela étant dit, jamais encore personne dans le village n’avait été confronté à un drame aussi fort et aussi puissant que le monde s’écroula en partie le soir du 11 juillet d’une année qui n’a pas grand intérêt pour la suite de l’histoire. Une fois de plus, ce village de campagne, qui ressemblait à s’y méprendre à n’importe quel autre village de campagne, vit débarquer un 12 juillet au petit matin, pas moins de cinquante journalistes chargés comme pour faire la guerre, si les fusils étaient des micros et les canons des caméras dernière génération. Sans vraiment demander à personne, ils montèrent jusqu’en haut de la colline et ils s’installèrent derrière leurs micros, devant leurs caméras, face à leurs visages dans les retours et dos à la maison vide, pour informer du drame qui avait, ce 11 juillet d’une année qui n’a pas grand intérêt pour la suite de l’histoire, encore une fois frappé le village de Pik-le-bois, où, malheureusement Sandrine, le malheur semble se répéter, encore et encore, comme le savent très bien nos téléspectateurs qui nous suivent et attendent fidèlement, presque comme un feuilleton, la prochaine affaire sordide qui frappera  le village, comme c’est le cas aujourd’hui dans cette maison juste dernière moi. Simple coïncidence ou conclusion terrible d’un enchaînement de situations ? Nous en reparlerons après un reportage qui récapitule tous les évènements qui ont eu lieu ces 20 dernières années.

 

Ils parlèrent sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire, jusqu’à ce que tout le monde se taise et que le silence vienne à son tour harceler les habitants du village qui auraient peut-être préféré que le bruit continu de couvrir la culpabilité naissante qu’ils décidèrent, d’un accord silencieux, d’enterrer au plus profond d’eux-même, et de continuer à vivre comme ils l’avaient toujours fait. L’ignorance, parfois, a du bon, avait pensé Marana, la boulangère quand elle s’était levée le 13 juillet aux aurores comme avant et, comme avant - avant que le monde ne s’écroule en partie -, avait allumé son four et pétrit la pâte. Elle en avait même fait plus que d’habitude, pour les quelques journalistes, qui étaient resté.e.s au cas où devant la maison de Madame Reg, sans vraiment demander à personne, et qui auront faim, comme tous les autres. Même après que le monde se soit écroulé, il faut bien manger. Quand le vieux Charli passa prendre sa demi-baguette il échangèrent moins de mots que d’habitude, mais ça n’allait pas plus loin dans l’anormalité. La preuve, le vieux Charli lui dit bonjour sur le même ton que d’habitude, malgré ce qui s’était passé, peut-être un peu pour que tout reste normal, mais surtout parce qu’il n’avait pas de raison de dire bonjour sur un autre ton, parce que ce n’était pas la manière dont il avait de saluer les gens qui avait ébranlé le monde et il le savait bien que les journalistes n’étaient pas venus commenter la manière dont le village se saluait. Quand tout change si soudainement, il faut pouvoir se raccrocher à ce qui ne changera jamais.

 

Éventuellement, on oublia encore Pik-le-bois, les journalistes repartirent comme ils étaient venus, sans vraiment demander à personne, et les habitants retournèrent à leur vie, en faisant une exception silencieuse et individuelle pour les 11 juillet de chaque année qui ne furent plus jamais de vrais jours. Le reste du temps, Marana fabriquait du pain, et Sofi, rejointe plus tard par Hodd, coupait le bois et le vendait sur la place du marché, toujours au même prix. On continua d’appeler le Vieux Charli le Vieux Charli, mais il arrêta de pester contre ce surnom. Le jeune Charli grandit, mais on continua de l’appeler le jeune Charli. Il était trop petit pour se souvenir de quoi que ce soit. Pour lui, le 11 juillet, c’était le jour qui l’avait vu naître, rien de plus. 

 

Malheureusement pour eux et pour tous ceux qui pensent que l’on mérite un peu de répit après avoir souffert, ce ne fut pas non plus la dernière fois que retentissait aux informations le nom tristement célèbre de Pik-le-bois.

 

« La plus grande tempête depuis un siècle, Pik-le-bois sous les eaux ».

 

C’étaient des mots forts, qui intriguent et qui effraient aussi un peu, parce qu’entre la dernière tempête et celle-ci, il y a cent ans qui ont filés comme des secondes, le monde qui a complètement changé, et nous avec.

 

Évidemment, ce sont les mots que choisirent les chaînes d’informations et les journaux sans oublier de mentionner encore une fois le nom tristement célèbre du village de campagne qui ne semblait jamais vouloir rester dans l’anonymat. A croire que tous les maux de la terre choisissaient de passer des vacances aux bords d’un lac où le bois était abondant et le pain toujours frais. Cependant, mis à part ces mots qui font peur, on ne put rien dire de plus, car les routes étaient coupées et aucune caméra ou témoin ne pouvait approcher ce déluge sans risquer sa vie. Les habitants de Pik-le-bois durent, pour la première fois, vivre seuls leur désarroi.

 

Ils auraient été plus seuls que jamais, si, quelques mois plus tôt, ils n’avaient pas vu, par un matin d’avril, les volets de la maison sur la colline s’ouvrir et un visage se distinguer doucement derrière les vitres pleines de poussière qui aurait rendu n’importe qui fantomatique. Quatre personnes affirmèrent la première semaine qu’ils avaient vu, et je te le dis même si ça m’glace le sang, je l’ai vue, c’était Madame Reg là-bas dans la maison sur la colline, puisque j’te l’dis que c’était elle j’ai reconnu ses cheveux blonds, comment ça elle était brune Madame Reg, tu t’fou d’ma gueule Henri je la connaissais mieux que toi. Bon, assez parler de ces choses, ressers-moi.

 

Finalement, c’était Em, faite de chair et d’os et aussi brune que l’écorce du bois d’à-côté qui s’installa, sans demander à personne, dans la maison sur la colline que tout le monde attribuait encore à Madame Reg, même si c’était physiquement impossible. Il y a des choses qui restent, et la propriété fait partie de ces choses à Pik-le-bois, comme le four de la boulangerie sera toujours à Marana même quand son fils reprendra le flambeau et on achètera toujours le bois de Sofi peu importe qui sera sur la place du marché dans quarante ans. Mais personne n’osa jamais dire à Em que la maison qu’elle habitait n’était pas à elle, parce qu’ils n’avaient jamais vraiment l’occasion de l’approcher d’assez près pour échanger des mots avec elle, et aussi un peu parce que le simple fait de mentionner l’endroit risquait de faire partir la normalité acquise au fil des années, et c’était quelque chose que tous les habitants redoutaient d’une terreur commune.

 

Alors tant pis, Em ne saurait jamais et de toute façon, dit Hodd à Sofi un soir les pieds sur leur table basse en pin taeda, elle n’a pas l’air de vouloir savoir quoi que ce soit, tout ce qu’elle fait c’est descendre au village et s’assoir sur la dernière marche de la mairie en ne regardant personne sauf parfois le vieux Charli quand il passe ou Marana quand elle fait ses livraisons. Encore une citadine qui veut se reposer de la ville si tu me demandes mon avis dans deux semaines on ne la voit plus jamais.

 

 

C’est ainsi que quatre mois plus tard, quand la tempête éclata et que la pluie continua de tomber sans un moment de répit pour ce pauvre lac qui ne savait plus où stocker toute cette eau qu’il ne voulait pas, quand le vent n’eut pas plus de pitié pour les arbres du bois qui entouraient la moitié des maisons du village, Em était encore là, dans la maison sur la colline qui avait la meilleure vue pour un spectacle d’horreur comme celui que subissait Pik-le-bois et ses habitants, pour qui la vue de journalistes ou d’hélicoptères n’aurait, pour une fois, pas été si désagréable.

 

Assise dans un canapé en pin taeda, et secouait nerveusement ses jambes. En bas, on hurlait pour se faire entendre, on essayait de vider l’eau qui rentrait dans les maisons et jamais on ne prit le temps de se demander ce qu’il se passait dans la maison de Madame Reg alors que tout se passait.

 

Il y a des choix qui peuvent changer l’intégralité d’une existence, qui déterminent son futur, qui transforment le passé. Le genre de point culminant qu’on pense être fait pour le vivre. L’après, on n’y a pas vraiment pensé. Em avait oublié de penser en arrivant ici. Elle avait ouvert les volets sans demander à personne mais surtout sans réfléchir. C’était ça son erreur depuis le début, et elle en payait aujourd’hui le prix : c’était ce qu’on appelait le remords et la douleur était insupportable. Elle en avait pourtant entendu parler, vaguement, mais le ressentir c’est une toute autre histoire.

 

Em, taciturne, qui n’avait pas dit un seul mot depuis qu’elle avait franchi l’entrée du village, peut-être parce qu’elle ne comptait pas rester ou parce que les mots s’envolaient et qu’elle n’avait rien pour les rattraper.

Em, envoutée, qui ne regardait personne à part Marana, Sofi, Hodd et le vieux Charli et qui avait un jour esquissé un sourire sans que personne ne le remarque quand elle avait effleuré l’épaule du jeune Charli qui n’était plus si jeune.

Em, mystérieuse pour certains, hautaine pour d’autres mais inatteignable pour tous, qui se répétait toute la journée assise sur la dernière marche de la mairie avec une satisfaction dévastatrice, s’ils savaient, sans s’imaginer une seule seconde à quel point elle ne savait rien.

Em, rancunière, qui s’était promis un jour qu’elle viendrait là où tout avait commencé et où tout se passe inlassablement, pour goûter aux saveurs de la vengeance, tant pis pour les remords.

 

Em, l’instigatrice qui dévala la colline à pied et, arrivée sur la place du marché de Pik-le-bois, hurla de toutes ses forces qu’il fallait venir se réfugier chez elle, tout laisser, tout abandonner et courir jusqu’à la maison sur la colline, sans plus attendre, avant que l’eau ne monte trop, avant qu’une catastrophe n’ait lieu. Le jeune Charli se demanda si quelqu’un avait déjà un jour hurler aussi fort dans le monde, le vieux Charli savait que c’était le cas, mais effaça volontairement cette pensée aussi vite qu’elle était apparue.

 

Il y a déjà eu trop de morts, murmura Em, sans que personne ne l’entende à cause du bruit que faisait la pluie.

 

 Si Marana, Sofi, Hodd ou le vieux Charli l’avait entendu prononcer ces mots, ils auraient peut-être compris plus tôt, et il est difficile de croire qu’ils auraient, même l’espace d’un instant, envisagé de monter jusqu’à la maison sur la colline pour y être enfermé.e.s avec celle qui n’était manifestement plus l’enfant qu’ils avaient connue mais qui a gardé quelques traits et expressions de ses premières années dans un village de campagne. Mais personne ne l’entendit et elle ferma la porte derrière elle trempée jusqu’aux os, couverte de branche de pins, et dénuée de certitude.

Tout le monde était là et personne n’y croyait vraiment. Si on leur avait dit, aux habitants de Pik-le-bois qu’un jour ils se retrouveraient tous sans exception dans la maison de Madame Reg parce que dehors l’eau montait sans descendre, ils auraient répondu arrête donc de parler des choses qui fâchent et vient tirer Maurice c’est ton tour et je te préviens si tu me bouges ma boule je te fais manger le cochonnet.

 

Il se passa un temps infini avant que la pluie accepte de ne plus remplir les maisons et que le vent n’exprime plus sa colère contre les arbres. Tellement longtemps qu’éventuellement le visage d’Em devint de plus en plus familier pour Marana, le vieux Charli et Sofi qui avait connu Madame Reg plus que les autres, mais ils ne dirent rien. Hodd, le jeune Charli, et le reste des habitants se dirent qu’ils avaient bien de la chance d’être tombé.e.s sur une jeune femme aussi serviable qu’Em et que quelque part, elle les avaient tous sauvés d’une mort certaine.

 

Em non plus ne parla pas, même quand Sofi tomba sur les vieux journaux qu’elle avait rangés bien précieusement dans une pochette, avec des photos d’elle et de Hodd, vendant du bois sur la place du marché, où quand Marana aperçu de loin des cassettes d’une chaine d’information qui affichaient la date du 11 juillet. Elle eut, tout de même, un échange de regard significatif avec le vieux Charli, lorsqu’il trouva l’arme qui était cachée dans les serviettes de toilette qu’on lui avait demandé de distribuer à tout le monde.

 

La tempête passa, et elle avait emporté avec elle bien plus que quelques chaises de jardin. Trop occupés à se remettre de l’agression météorologique qu’ils avaient subie, personne ne prêta attention aux volets de la maison sur la colline qui se refermaient, cette fois pour toujours. Toute trace physique du passage d’Em à Pik-le-bois aurait pu disparaitre, mais elle décida qu’un jour ou l’autre, quelqu’un devrait comprendre quelque chose à toute cette histoire.

 

-Elle laissa une lettre dans une enveloppe scellée sur laquelle était écrit en rouge « A l’attention du Vieux Charli ». Il comprendrait. Elle donna cette lettre à ceux qui, de toute évidence, ne pourraient jamais comprendre et allèrent la déposer devant la porte du Vieux Charli comme

 

-Il comprit, et jamais, du reste de sa courte vie, ne se permit de lire un seul de ces mots.

 

-Chez le notaire, on tendit une lettre au jeune Charli, qui se demanda pourquoi son grand père lui laissait un vieux courrier comme celui-ci, puis il se souvint de ce que disait Marana à propos de l’ignorance et décida de ne pas se poser autant de questions. Pendant longtemps encore, Em ne fut pour lui que celle qui sauva les habitants de Pik-le-bois d’une mort certaine.

D’une certaine manière, il n’avait pas tort.