l'encrier de mathilde

Une île française un peu perdue sur la mappemonde.

©Mathilde Techer

Une île française un peu perdue sur la mappemonde. Une enfance dorée bercée par le soleil chaud et les embruns marins qui entourent ce petit caillou caché dans l’océan. Un père qui vient d’ici, une mère qui regrette d’y avoir atterri. Un frère vite parti chercher ce qui lui manquait là bas, et qui a fini par trouver la paix, loin. Une grande famille coupée en deux, d’abord par l’eau, et depuis bien longtemps maintenant, par les sentiments. Difficile d’être si éloignés, impossible d’être à deux endroits en même temps. Une grand-mère tellement aimée, qu’on a du mal à quitter. La fin de l’âge tendre, l’euphorie, le départ, le renouveau. Ce renouveau, pas assez différent du passé qu’on avait décidé de laisser derrière soi. Les efforts pour ressembler à celle qu’on a imaginée, adolescente, chaque nuit dans sa tête. Ces petits moments de déception lorsque cette image pourtant ancrée depuis si longtemps dans l’esprit se déforme et s’efface chaque jour un peu plus, sans raisons, l'insolente. Les rires, beaucoup de rires, la majorité d’entre eux qui s’échappent en présence des amis, de ceux qu’on choisit. Des oublis, minuscules et considérables, de paroles, de gestes, d’idées dont on aurait aimé se rappeler, ou non. Le néant souvent engendré par une ivresse dont on abuse trop consciemment en soirée. L’amour, très longtemps attendu au point d’en devenir malade certains jours. Un amour trouvé dans une nuit d’effervescence urbaine et qui frappe l’esprit et les sens. L’état de transe dans lequel ce bouillonnement d’émotions nous emporte. Ce moment où l’on ne sait plus vraiment ni ce que l’on est, ni ce que l’on fait, mais qui nous rend à tel point heureux et invulnérable qu’on aimerait qu’il dure toujours. Les doutes, la distance, ce sentiment d’avoir le coeur brisé en deux lorsque l’on quitte l’être aimé à la gare un dimanche après-midi pluvieux. L’attente, ces longues minutes qui deviennent très vite des journées entières à espérer une pensée, un mot de l’autre. La peur envahissante qui nous empêche parfois de bouger. Ce monstre dévorant caché au fond de soi que l’on souhaiterait ignorer mais qui n’est le reflet que d’un effroyable manque de confiance. Un chat laissé devant une porte un matin très tôt dans le froid, que deux personnes ont recueilli et chéri instantanément, et qui depuis, adoucit leurs journées harassantes. Un avenir qu’on imagine chaque jours avec des scénarios différents. Des décisions que l’on doit pourtant prendre à la croisée des chemins. Cet instant où l’esprit est certain que tout peut être réussi alors que le coeur n’a jamais été aussi indécis. Les imprévus qui déroutent et qui pourtant frappent juste au bon moment. Ils élargissent des horizons. Ils en rognent d’autres. Le tumulte de la ville qu’on ne connaissait pas, qu’on a appris à aimer et qui a fini par nous consumer. Un retour en arrière mille fois rêvé. Le fantasme d’un idéal où on pourrait tout recommencer en emportant avec nous toutes ces choses qui nous sont arrivées.

Contrainte, les bras posés sur le garde-fou et le regard plongé dans le mouvement étourdissant de la rue d’en bas. Son coeur n’a jamais quitté son île française un peu perdue sur la mappemonde.

©Mathilde Techer