la faute aux images

- Qu'est-ce qu'on fait là ?

- On regarde les vagues.

- Ah bon ?

- Enfin moi je regarde les vagues. Et toi tu me regardes au lieu de regarder les vagues.

- Je devrais ?

- Tu fais ce que tu veux.

- Mais toi tu trouves que je devrais.

- Je t'ai pas amené ici pour que tu me regardes moi, oui.

- Tu m'as pas amené ici, c'est moi qui ai voulu te suivre.

- Mais je t'ai laissé faire.

- Pour que je regarde les vagues.

- Pour que tu regardes ce que tu voudras.

- Donc toi si je veux ?

- Si tu veux.

 

 

- Pourquoi tu les regardes toi, les vagues ?

- Tu peux bien regarder ce que tu veux, mais il va falloir te taire maintenant. 

 

- Elles m'engloutissent, voilà. Quand je suis ici j'ai plus besoin de me soucier de qui je suis, de ce que je suis, j'existe même plus. Y a que les vagues.

- T’aimes pas quand t’existes ?

- C’est exactement pour éviter de répondre à ce genre de questions que je viens ici.

 

 

- Moi, j’aime bien quand t’existes.

- T’es bien sûr de ça ?

- Ouais.

 

 

- On va partir, bientôt.

- Vous allez où ?

- Toi aussi, tu vas partir.

- Pour aller où ?

- Les cavernes après la forêt.

 

 

- Tu dis rien ?

 

 

- Tu veux pas y aller ?

- Rien m’oblige.

- C’est à cause du vent et des tempêtes. Le camp est trop malmené, il faut qu’on se déplace, juste le temps de la saison froide.

 

 

- Il y a un autre groupe là-bas. Ils acceptent qu’on partage leur camp et la forêt, et ils prendront une partie des côtes quand le soleil reviendra.

- C’est bien.

- Tu dis “c’est bien”, mais t’as pas l’air de le penser.

- Je pense pas grand-chose.

 

 

- C’est à cause de l’océan ? Tu veux pas quitter l’océan ?

- Je le quitterai pas.

- Il sera toujours là quand on reviendra. Il pourra toujours t’engloutir.

- Tout ça n’a pas beaucoup de sens, tu trouves pas ?

- Tout ça quoi ?

- Tout. Ça.

- De partir ?

- De rester, d’être là.

- Alors viens.

- Plus j’y pense et moins ça me convient. Je comprends pas pourquoi on continue, tout ce qu'on fait, tous les jours.

- Pour vivre.

- Mais pourquoi ? Qu'est-ce qu'on apporte au monde ?

- Lui, il nous apporte : la chasse, la pêche, le soleil…

- Et nous ? Nos existences sont égoïstes, survivalistes, vides d'intention réelle. Est-ce que ça n'irait pas mieux, sans nous ? On tord la nature pour qu’elle nous corresponde, mais peut-être qu’elle n’est pas là pour ça. Les animaux, pourquoi ce serait à nous de leur survivre ?

- On survit pas toujours.

- Les loups, les ours, les mammouths…

- Je sais ce que c'est des animaux.

- Eux, y en a de moins en moins, et nous, y en a de plus en plus. Ça semble tellement injuste.

- Tu voudrais quoi ? Qu’on arrête d’être ?

- Je sais pas.

- Tu peux pas décider ça pour nous tous.

- Je sais.

- Et juste toi, ça changerait rien.

- Je sais.

 

 

- Allez, tu viens ?

- Je viens. Au revoir, les vagues.

- Elles seront toujours là, je te dis.