la fiction d'ambre

2:45 AM

Il n’y a pas d’endroit plus beau que ce parking de centre commercial où nous nous sommes arrêtés le dernier soir, juste avant d’arriver.       
 

Ce n’est pas les trous dans le goudron, les lignes blanches à moitié effacées.     

Ce n’est pas la couleur verdâtre que fait refléter le néon sursautant de la galerie marchande.

Et ce n’est définitivement pas le bruit assourdissant des scooters que les jeunes font vibrer pour tromper l’ennui d’un samedi soir dans la zone industrielle de cette petite ville du sud.

 

C’est regarder en arrière et se rendre compte du chemin parcouru.

Je regarde en arrière et je te vois, endormie sur la banquette arrière emmitouflée dans mon manteau légèrement sali par le voyage, impassible.

© @eloishh.m

Un jour, je te peindrai. Tu seras figée à jamais, près de moi, icône d’un pari lancé trois semaines plus tôt, un soir de pleine lune.       

Un jour, je te perdrai. Je dois me faire à cette idée. La jeunesse est un fardeau inexplicable et « pour toujours » ne signifie rien pour ceux qui ont encore trop peu vécu.            

Il n’y a pas qu’une seule histoire. Tu partiras pour toi, pour moi, pour le voisin, une collègue, l’inconnu.  

 

Tu reviendras aussi peut-être, chargée, imprimée du monde, quand on pourra dire « pour toujours » sans sourire gêné.

 

 

Et soudain ça me frappe.       
Toi, qui dors, mon manteau sale, la lumière nauséeuse, le froid de la fin d’été qui arrive d’un coup et ne repars jamais, l’avant dernière chanson d’Either/Or qui est passée tellement de fois au cours de ces trois dernières semaines qu’elle a remplacé le silence dans mon esprit et m’empêche de penser.

On a parié.

On aurait pu perdre.

On a joué sans connaître les règles.

On a posé des clés de voitures sur le tapis et on dit on verra bien et quand ils ont crié rien ne va plus on s’est regardé et on a ri comme si ce n’était pas important, comme si on savait alors qu’on n’avait pas la moindre idée du numéro qui allait ressortir.

On a joué comme si on n’avait rien à perdre. Et ça me blesse et ça me brule ce sautillement du néon le vacarme des scooters et parfois même ta respiration qui est trop paisible quand je suis comme un con à essayer de comprendre ce qui a bien pu nous passer par la tête pour risquer tout ce qu’on avait construit même si c’était dur, même si à long terme ça aurait été invivable de rester là-bas. Au moins on était ensemble et si je m’étais retrouvé aujourd’hui seul dans ma voiture je ne sais pas ce que j’aurais fait et toi tu seras où à cette heure perdue toute seule dans le monde ?

 

Et encore plus soudainement je maudis les astres que « pour toujours » ne soit pas encore une option viable, qu’il y ait encore beaucoup trop d’imprévus et encore d’innombrables paris qui nous attendent, postés aux angles des rues qu’on arpentera, sous les lits des chambres qu’on occupera, derrière les portes qu’on ouvrira avec les pieds et les coudes parce que nos mains seront trop occupées à s’aimer.

 

Comme la chanson je tourne en boucle et rien ne m’a paru aussi clair depuis des mois.

 

J’aurais pu tout perdre et le fait que je n’ai rien perdu ne suffit pas.

 

C’est le risque qui me tue.