la fiction de juliette

Les dormeuses

©Pauline V.

Si les villes étaient des femmes, comme les poètes aiment l’imaginer, Paris aurait les veines gonflées d’eau sale et de pourriture. Elle aurait la peau creusée de vergetures en sillons parallèles, les pieds déformés d’avoir trop piétiné. Elle serait étiquetée d’une fleur de lys mal cicatrisée sur l’épaule droite, elle aurait les poumons noirs de fumée. Elle aurait les mains des cent mille ouvriers dont les os tapissent les fondations des cathédrales.


Si les villes étaient des femmes, Paris aurait la tête coupée.

Elle est arrivée à Paris il y a quelques mois seulement. Elle a déjà oublié ce qui existe hors de la ville, comment vivre sans ses pavés, ses tunnels, ses rues qui aiment perdre. Elle a oublié la couleur des autres villes, leur odeur, leurs maîtres.

À Paris, des gamins aux mains poudreuses se balancent silencieusement sur les échafaudages, le regard empli d'un jugement hautain. Elle les a peut être imaginés.


À Paris, chaque trajet demande un détour, chaque balcon son assortiment de fleurs en plastique, chaque terrasse de bar sa bougie éteinte.

Chaque coin de rue, sans exception, sa caméra qui tourne seulement du coin de l'œil, discrète et ostentatoire.

Paris est un jeu. Paris est fausse, reconstituée, anachronique et numérique. Le jeu s’appelle Nouveau Régime. Et comme dans toutes les villes imaginaires, il y a deux façons de jouer. Deux camps. D’abord attribués aléatoirement, de niveau en niveau, chacun doit ensuite trouver sa place au sein de communautés qui n’ont pas encore de visage, mais sont bien déterminées à réduire l’autre en cendre. Le but est de ne pas brûler.


Mode Révolution. Le joueur est membre actif d’une insurrection contre les autorités en place. Le joueur œuvre à la destruction du gouvernement en place, croit en une révolution totale (c’est l’objectif).

Mode Privilège. Le joueur tente d’endiguer, ou combat une insurrection populaire. Le mot « révolution » est banni des dictionnaires. Le joueur se bat pour conserver son mode de vie. Néanmoins, il est toujours possible d’accéder à plus (c’est l’objectif).

Sa robe est une œuvre d’art. Les plis de satin blanc cassé cascadent parfaitement sur les courbes de la crinoline. Les milliers de perles brodées au fil d’or dessinent une

nature joliment structurée, presque sauvage.

Gabrielle fait glisser ses doigts sur la descente de satin, imagine la même caresse sur sa peau plissée par le corset qui lui façonne une taille si, si fine (lui accorde un filet d’air si, si ténu). Autour d’elle, on s’affaire avec une frénésie calculée. Le moment de la dernière touche est un rituel sérieux, trop de précipitation gâcherait l’effet. L’illusion du retard est essentielle.

Son discours va bientôt commencer.

Gabrielle a commencé Nouveau Régime il y a quelques mois seulement, et ne quitterait le jeu pour rien au monde. Elle a succombé à la ville, à son énergie, ses combats. Elle passe parfois des heures à marcher dans ses rues, déguisée, malgré le danger. Les mégots encore fumants défilent sous ses pieds, des messages déchiquetés la guident dans les couloirs du métro, les restes d’écrans explosés lui livrent leurs entrailles.


Si elle a parfois l’impression que sa cage thoracique se referme sur ses poumons, son cœur... c’est probablement le corset.

Naiara aussi aimait la ville. Elles sont entrées dans Nouveau Régime ensemble. À l’époque, elles faisaient tout ensemble. Une histoire d’amour parfaitement banale. Mais même à l’époque où elles partageaient les niveaux, elle étaient souvent séparées. Avec une chance sur deux d’être dans le même mode, elles finissaient presque toujours opposées. Naiara l’a dépassée, grimpe les échelons du mode qu’elle a choisi, passe de niveau en niveau avec une facilité troublante. Il n’est pas impossible qu’elles se croisent, même dans des niveaux différents, mais la probabilité est faible.


Gabrielle a parfois du mal à calculer l’équivalent en jours non-virtuels, mais leur dernière déconnexion synchronisée lui paraît lointaine. Elle a perdu l’habitude d’utiliser sa voix, dans ses courts instants de réveil qui suivent une routine chronométrée. Le corps réclame, elle obéit. Puis se rallonge.


Main dans la main, côte à côte. Elles semblent dormir. Elles semblent immobiles, mais sans le savoir elles s’éloignent. Là où leurs mains se touchent, il y a l’espace d’une ville, des kilomètres de débris, une révolution.

Elles se sont perdues au niveau 17.

Elle s’imagine parfois lui écrire une lettre, mais il n’y a plus de stylos dans

l’appartement, et pas de temps pour descendre dans la rue en acheter. Elle n’est même pas sûre que ses mains sachent toujours écrire.

Chère Naiara, elle pourrait commencer. Comme une correspondance.

Chère Naiara, quand je me déconnecte, je garde les yeux fermés quelques secondes, et j’essaie de te sentir derrière mes paupières.

Chère Naiara, est ce que tu pourrais ralentir ? J’essaie de remonter les heures.
 Chère Naiara, je hais tes yeux quand ils sont fermés. Je hais ton visage détendu et vide.

Ta voix me manque. Naiara, tu vas me dire que j’exagère, comme d’habitude, mais il est possible que mon cœur ait implosé dans ma poitrine.

Naiara, tu ne vas rien me dire du tout.


Peut être vaut-il mieux qu’il n’y ait plus de stylos.

Gabrielle avance d’un pas vacillant, invisible sous la structure de la robe qui la maintient debout. Son arrivée sur le balcon est triomphale. Son discours fera d’elle une légende au sein de son clan.

Elle pose les mains sur le rebord en pierre, s’accorde une infime inspiration.


Alors qu’elle commence son allocution, le regard droit devant elle, fixé vers l’horizon, un constat l’arrête une seconde : pas de vieilles fleurs en plastique sur ce balcon.

Du haut de son piédestal, le visage de la ville a changé.

La dernière fois qu’elles se sont rencontrées dans le jeu, avant le niveau 17, Gabrielle était soldat du régime, Naiara insurgée. Rien ne les obligeait à se battre. Rien, sauf les circonstances, leurs rôles respectifs, l’esprit de compétition, la frustration d’être face à face dans ces conditions.


Elles avaient les pieds dans l’eau. Leur terrain était une vieille station de métro, qui avait servi de base aux insurgés quelques mois avant qu’ils ne l’abandonnent. Dans le Paris de Nouveau Régime, le réseau de métro n’existe plus : le sous-Paris est un labyrinthe souterrain. Il accueille tous ceux qui y entrent, mais ne promet pas de les laisser sortir. C’est un territoire stratégique que les deux camps convoitent et exploitent dès qu’ils le peuvent, mais aucun n’a jamais réussi à posséder le métro de Paris. Les rats y sont rois.


Elles se sont battues dans les faisceaux de leurs lampes torche.

Certains combats sont impossibles à gagner.

Elles finissent par se séparer, épuisées, couvertes de bleus et de boue. Sans victoire, elles ne peuvent pas passer au niveau supérieur, mais rien ne presse.

Il faut maintenant remonter à la surface. Sans se concerter, elles choisissent deux couloirs au hasard, se sourient et se quittent.

Rétrospectivement, tout semble évident.

Le bâton de combat que Naiara tenait à deux mains. Emblème de la rébellion, preuve de son statut, arme-sceptre. Naiara n’apprécierait probablement pas la comparaison. Le foulard rouge noué autour de son cou. Encore un symbole : la subtilité n’est pas le point fort des Révolutionnaires.

Gabrielle ne l’avait pas encore compris, mais son appartenance était tout aussi claire. Tout se joue dans les détails. Sa violence avait toujours été si douce qu’elle ressemblait à une étreinte.

Gabrielle sait qu’elle a réussi lorsqu’elle sent la ville s’écrouler autour d’elle, fondre sous un tonnerre d’applaudissements. Pas le temps de se réveiller, elle a tout un monde à conquérir.

©Pauline V.