la cruauté des lilas

Mes yeux rouges, c’est les allergies, pas les larmes, d’accord ?

 

Ma gorge sèche, c’est le pollen, et pas les dernières 48h que j’ai passé à oublier de boire, parce que ça demandait de se lever, et que se lever demandait de traverser cette stupide maison et ses stupides baies vitrées, qui donnent sur ce non moins stupide jardin dans lequel fleurissent avec arrogance tes lilas. C’est toi qui les sèmes, c’est moi qui en souffre. Classique.

 

Tu auras pu penser à ça avant de partir aussi vite. Voilà où on arrive avec ta manie de tout faire sur un coup de tête, et de toujours faire tes bagages sans avoir préalablement fait une liste. Combien de fois je t’ai demandé de vérifier si tu n’avais pas oublié quelque chose dans la valise et qu’on se retrouvait quand même à l’autre bout de la planète sans ta brosse à dent ? Ton côté tête en l’air c’était très mignon au début, mais maintenant je t’avoue que ça ne me fait plus rire du tout, quand c’est moi que tu oublies…

 

Non. Pardon. Mauvais choix de mots.

 

Tu as oublié que c’est moi qui continue à vivre dans cette maison. Par conséquent, tout ce qui est à toi est en trop. Et ne viens pas me dire que cette maison, ça restera toujours un peu la nôtre et que quelque part tout ce qui était à toi m’a aussi un peu appartenu donc je pourrai choisir de chérir ces figures de notre amour qui, un jour, nous a comblé. Là n’est pas la question, et arrête de tout compliquer avec tes arguments imaginaires. J’imagine que parfois, ça te tracasse, alors je préfère mettre les choses au clair tout de suite : non, ça ne me fait rien de savoir que tu ne dormiras plus jamais en boule à côté de moi, avec l’oreiller sur ta tête pour couvrir les rayons de la lune. Je n’ai pas de problème à ne plus entendre ton rire de l’autre bout de la maison quand tu regardes une vidéo de furet qui tombe d’une table, à ne plus être la personne qui te préviens quand tu as du basilic entre les dents, et j’avoue commencer à apprécier de ne plus systématiquement remettre le tapis en place après ton passage dans la salle de bain. Mais il faut tout de même que je m’exprime sur ce sujet qui, oui, est primordial et pourrait avoir des conséquences plus dévastatrices que tu ne pourrais l’imaginer, à savoir tes putains de lilas qui, pour ta gouverne, ne vont pas du tout avec les murs jaunes de la maison. Oui, voilà, je n’avais jamais osé mais je te le dis maintenant : le jaune pâle et le lilas c’est vraiment moche ensemble, et si j’ai préféré me taire toutes ces années c’est parce que je savais que tu allais mal le prendre, que je ne fais pas d’efforts et, de toute façon, rien de ce que tu proposes n’est assez bien pour moi. Et bien sache que c’est tout à fait faux. Tu es la personne qui s’approche le plus de la perfection à mes yeux et, malgré ce que je viens de te dire, je sais que ce n’est pas vraiment de ta faute si ces deux couleurs ne s’accordent pas, tu ne contrôle pas les couleurs qui s’accordent entre elles, tu es juste une personne qui aime le lilas et qui s’est dit un jour tiens, si j’en mettais dans mon jardin parce que quand tu aimes quelque chose tu fais en sorte de t’en entourer. J’ai toujours admiré cette qualité chez toi.

 

Malgré tout, je maintiens, tu ne m’aurais jamais laissé m’exprimer à propos de ces fleurs, que je n’ai jamais pu approcher et qui m’ont fait souffrir tous les étés, une souffrance silencieuse que j’acceptais, figure-toi, parce que le simple fait d’apercevoir la joie sur ton visage m’aurait permis de tout affronter. Qui de nous deux est égoïste, maintenant ?

 

Pardonne-moi pour ce discours que je trouve à postériori un peu trop passionné, je crois que ce que je veux vraiment te demander, c’est :    

Peux-tu venir chercher tes lilas, s’il te plait ?

Amitiés,

C.

© Capucine Laroche