​pâques ou pas cap

© bertille rouland

J'ai toujours détesté Pâques.

           

            Avant de commencer je voulais juste dire que les histoires les plus improbables sont souvent celles qui surgissent dans un contexte exceptionnel. Quel intérêt de raconter quelque chose si ce n'est pas excessif... Mais là je culpabilise un peu, parce qu'on n'est pas censés être si heureux en ce moment et pourtant c'est ce que je ressens. Pour dire, hier, je me suis rarement sentie aussi bien, mais vous allez vite comprendre, j'espère, enfin, parce que...  Bref, j'ai toujours détesté Pâques, et il faut que je me retrouve confinée en Bretagne, pendant une crise sanitaire inédite pour que je prenne enfin goût à cette tradition.

 

Bon déjà, je vais vous expliquer pourquoi je n'aime pas Pâques : 

 

–      Je ne peux pas manger autant de chocolat que je veux parce que je suis diabétique.

–      Je ne peux pas boire de vin parce que je suis une ancienne alcoolique.

–      Je ne peux pas manger d'agneau parce que je suis végétarienne

–      Je ne m'entends pas avec ma famille parce que j'ai des principes

–      Je n'aime pas être assise longtemps parce que j'ai des problèmes de circulation (du sang, pour le reste j'ai pas mon permis)

–      Je n'aime pas les moments de fêtes et de joies parce que je suis dépressive.

 

Voilà le topo. Ça fait rêver hein ? Allez, maintenant je m'y jette :

 

            Hier soir, je n'arrivais pas à dormir, peut-être parce que Pâques arrivait, va savoir. Ah, mais attendez, je vous ai pas dit chez qui j'étais. En fait, je suis dans une maison complètement perdue, dans un village de deux cent cinquante-six habitants. Quand on s'imagine la Bretagne, on visualise tout de suite un paysage relativement gris avec des falaises, des mouettes, des vagues et des mamies portant des marinières. Moi j'ai que le temps gris, difficile de voir de la beauté et de la poésie là-dedans. La maison où je suis donne le cafard, il y a beaucoup d'animaux empaillés car mon oncle est chasseur, brrr... J'en viens donc à chez qui je suis : chez mon oncle et ma tante, avec mes deux petits cousins. C'est pas que je ne les aime pas mais j'y suis plutôt indifférente. Imaginez, j'ai trente-deux ans. Ça fait rêver personne de se retrouver enfermé chez tatie et tonton à trente-deux ans. Là sur les réseaux sociaux, on voit les gens de mon âge qui partagent leur doux dîner d'amour en couple, à base de pétale de rose et de bougies. J'ai hâte d'être à la fin du confinement, juste pour connaître le taux de séparation et de divorce...

 

            Je m'égare dans mes pensées d'insomniaque, alors je décide de me lever pour aller fumer une cigarette sur le balcon de ma chambre. J'écoute une musique kitsch des années 80, mais elle me fait intensément voyager. Je commence à balancer les bras, à m'imaginer dans un clip un peu psychédélique. Ma cigarette est terminée, j'hésite à en rallumer une ou à retourner me coucher. J'attrape mon paquet, et avant de faire glisser mon doigt sur le briquet, j'aperçois sur le relief en face de moi, un point lumineux orangé très intense. Il m'intrigue. Je sens au creux de mon ventre, une sensation acide, comme quand on se prépare à faire le mur à l'âge de quinze ans. Ni une ni deux, j'attrape ma veste, mes baskets, une lampe torche et je me dirige vers ce point.

 

J'entame le périple, c'est marrant. En avant pour la randonnée nocturne, j'imagine que je suis en mission secrète, ou que je vais sauver quelqu'un d'un danger imminent. J'ai quinze ans à nouveau. La réalité me rattrape vite lorsque je me prends une branche d'arbre en pleine gueule. Agacée, je continue, j'entame un chemin boueux et je me rapproche de plus en plus de cette étrange source de rayonnement. Après deux ou trois frayeurs, sûrement dues à des chauve-souris, j'arrive au but. C'est-à-dire, pas grand chose, finalement. Devant moi, la lumière qui brillait était en fait une sorte de vieux lampadaire au milieu d'un champ, qu'un gars du coin, dans son ennui du moment avait décidé de rafistoler, j'imagine. Super j'étais arrivée devant rien. Je retourne à mon insomnie...

 

            Je me réveille, c'est Pâques. Je suis de mission pour le pain. A la boulangerie, je sens qu'un type me dévisage, je me demande si c'est parce que je viens de commander dix baguettes, ou si c'est la marinière que je porte aujourd'hui. Gênée, je lui adresse quand même un bonjour, puisque tout le monde se dit bonjour dans un petit village. Tout contact social est une nécessité en temps de confinement. Il me salue en retour, et me dit « tu étais de sortie, toi cette nuit ! ». Je le regarde, sans savoir quoi répondre, presque inquiète. Il rigole. Je me tends.

« Haha, fais pas cette tête, c'est moi qui ai installé cette lumière, et je suis agréablement surpris de voir que, malgré le confinement, y a des gens un peu courageux. ». Je lui réponds que, oui, d'accord, très bien, mais comment il m'a vue ? « J'étais à vingt mètres, je regardais les étoiles. Et je t'ai vu t'approcher, mais j'ai pas bougé pour pas t'effrayer. ». Je lui rétorque que c'est malin de sa part. Il sourit. Je fais pareil en retour. Je n'ai pas envie que la conversation se termine. Il lance « J'ai des poules et je vends des œufs, si tu veux, tu peux passer en chercher si t'as besoin ? » Je réagis en lançant un ouais ! enjoué, si joyeux qu'il devait sonner faux. « 27 rue de la Pâquerette, tu passes quand tu veux. »

 

            Je rentre avec mon pain, tout sourire, ma tante me dit : « ça faisait longtemps qu'on t'avait vue comme ça ! » Je me referme telle une ado en crise, puisque c'est comme ça que l'on me considère ici. J'attends une douzaine de minutes pour lui demander si on a besoin d’œufs, tout ça pour qu'elle me réponde « Non. Pas besoin. » Oh ! Mais j'ai trente-deux ans, j'ai pas besoin de leur avis, je chope de la monnaie et je regarde sur Google Maps, où se trouve la rue de la Pâquerette. C'est à deux cent cinquante mètres. Sur le chemin je trouve quand même le moyen de me perdre.

 

Une fois arrivée, une horde de chiens derrière un grillage m'aboie dessus. Ça m'arrange : ils témoignent de ma présence. Je vois une femme, de l'âge de ma tante, sortir de la maison. Elle me dit « c'est pour les œufs ? ». Je ressens une sorte de petite déception, je l'avoue : j'aurais aimé que ça soit le réparateur de lampadaire... Je réponds oui. Elle me dit de ne pas bouger, elle rentre et ressort aussitôt de la grange qui se trouve à côté de leur maison. Elle me donne la douzaine d'oeufs dans une boîte que je ne peux pas fermer, tellement les œufs sont gros.

 

Sur le chemin du retour, je veux vérifier que je ne me trompe pas encore une fois de chemin. En sortant mon téléphone de ma poche je fais tomber la boite d'oeufs par terre. Je l'ouvre, miracle, je n'ai cassé qu'un seul œuf. C'est à ce moment que je remarque un œuf très gros, très blanc, avec écrit au marqueur un numéro de téléphone.

 

            J'arrive chez mon oncle et ma tante, je pose les œufs dans la cuisine, et nettoie les dégâts. Ma tante me dit « Mais on n'avait pas besoin d’œufs j't'ai dit ! On fera un omelette maintenant qu'ils sont là. » Merde, je déteste les omelettes. « On passe à table dans une heure, l'agneau est en train de cuire. » Je monte dans ma chambre, avec l’œuf inscrit et m'assois au soleil sur mon balcon. Je rentre le numéro dans mon téléphone, je pose l'oeuf, et je réfléchis. Je ne sais pas quoi envoyer, mais je suis dans un état d'excitation assez singulier. Le confinement, décuple toutes les sensations. Je finis par  envoyer « Merci pour les œufs... ». Oui je sais c'est pas terrible... Il me répond : « Pas de quoi. Tu fais quelque chose aujourd'hui ? »

 

Je suis embêtée, avec cette histoire d'épidémie, la meilleure chose que je puisse faire est de rester où je suis. Mais je me sens vivante, alors que je ne connais absolument pas ce type.

 

–      Je fête Pâques, initialement, avec ma famille. Mais je mange pas d'agneau.

–      Tu veux me rejoindre au lampadaire ? J'ai une bonne bouteille de vin, et de quoi manger.

–      Euh... Difficile de leur poser un lapin : ils m'hébergent...

–      Pâques ou pas cap ?

 

Je trouve ça naze mais je souris bêtement devant mon téléphone. Je lui réponds un « Ok ». Ni une ni deux, j'enfile ma veste, mes baskets, et je mets du parfum. Je me regarde dans le miroir, je me trouve jolie, ça faisait longtemps que je ne m'étais pas sentie jolie. J'ai quinze ans à nouveau. Je passe discrètement par la porte de la cave, tout en attrapant une bonne bouteille de vin, moi aussi.

 

            Je marche vers le lampadaire, mais en plein jour, le point de repère est moins évident. Heureusement, j'ai enregistré ma géo-localisation hier soir. Le soleil tape, je ne vois pas très bien mon écran mais je m'en sors quand même. Je pénètre dans la forêt, j'ai encore plus d'adrénaline que la première fois, alors qu'il fait jour...

 

Je l'aperçois, assis, de dos. Il ne se retourne pas, mais je sais qu'il m'a entendu arriver. Je m'avance, je ne dis rien, je m'assois à côté de lui. Il ne me dit rien non plus, il me tend un verre de vin déjà servi.

Nous trinquons.

Nous parlons.

Nous mangeons.

Nous rions.

Nous nous embrassons.

Nous faisons l'amour.

 

Je m'appelle Estelle, j'ai trente-deux ans, et j'étais incapable de faire des rencontres avant que celles-ci ne soient interdites.